Suite de notre mini-série apéritive, dans l'attente du Rassemblement du 17 au 20 mai… qui n'a jamais été aussi proche.
Le samedi on passera à quelques jets de pierre des anciens sanatoriums du Plateau des Petites Roches – que l'on voit bien depuis la "moquette", où un arrêt est prévu (1). Une drôle d'histoire…
Entre les deux guerres, une partie de l'espace alpin a été "médicalisée" : c'est la grande période de la construction des sanatoriums, dont ceux du Plateau des Petites Roches en Chartreuse, mais aussi du Plateau d'Assy en Haute-Savoie, de Briançon dans les Hautes-Alpes, de Davos et Montana en Suisse, etc.
Dans un précédent Apéritif, on a vu ("on" = mes deux fidèles lecteurs) que la construction du funiculaire de Saint Hilaire du Touvet, entre 1920 et 1923, était destinée à faciliter l'ouverture d'un établissement de santé sur le Plateau. Ceci au bénéfice des mineurs et des "ouvriers soumis aux ravages de la tuberculose dans les rangs des armées" (2), l'air de la Chartreuse étant réputé plus pur que celui qu'on respire au fond de la mine ou des tranchées (respirer le bon air était alors l'un des éléments-clés de la thérapie). Aujourd'hui, quand on évalue d'en haut l'épaisseur et la couleur de la nappe de pollution qui recouvre le fond de la "cuvette" où est construite l'une des villes les plus polluées de France (Grenoble, hélas), on pourrait se poser la question, mais bon.
Vu la viabilité incertaine de l'unique route d'accès, le funiculaire est donc d'abord utilisé pour transporter les matériaux de construction du sanatorium : plus de 56 000 tonnes les deux premières années (1924-1925).
Dans la foulée, le Conseil Général du Rhône lance la construction de son propre établissement, et négocie avec le maître d’ouvrage l'utilisation du funiculaire, s'engageant même à le faire fonctionner jusqu'en l'an 2000. Enfin et de la même façon, le sanatorium des Etudiants de France est créé en 1925 après accord négocié avec la Société d'exploitation.
Dans les années 30, il y a donc, par ordre d'apparition en scène, trois sanatoriums regroupés sur le Plateau :
— celui de l’Association Métallurgique et Minière, dit "Rocheplane" ;
— le Centre Médico-Chirurgical des Petites Roches : c'est le "sanatorium du Rhône", ou CMC ;
— le Centre Médico-Universitaire Daniel Douady (d'abord sanatorium des Etudiants de France, puis Centre universitaire de cure) : c'est le "sanatorium des étudiants".

Le nom de l'architecte Tony Garnier (la Halle qui porte son nom est le "Bercy" de Lyon) reste attaché aux bâtiments, bien qu'il ait participé au concours… sans le remporter ! Les bâtiments sont construits paraboliquement pour bénéficier au mieux de la lumière, le bacille de Koch, comme les Vampires, n'aimant pas celle du soleil. Et il faut reconnaître que l'ensemble et son intégration à l'environnement de forêts et de falaises sont plutôt réussis, avec quelque chose de l'hôtel Overlook de "Shining".
Le directeur qui a donné son nom au sanatorium des étudiants était un grand amateur de culture. Il a fait construire une salle de spectacles (dont les peintures ont été inscrites à l'Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques), reçu des invités de marque comme le peintre Henri Matisse ou le pianiste Alfred Cortot (qui a même offert un piano), et aussi des malades célèbres ou qui allaient le devenir : Albert Camus en 1931, ou Roland Barthes, qui y fit deux séjours, en 1942, puis en 1943-1945. La bibliothèque du Centre universitaire a contenu jusqu'à 20 000 ouvrages, dont certains, annotés par lesdites célébrités ou dédicacés par leur auteur, sont devenus des objets de collection.
Après la récession de la tuberculose dans les années 60, les trois établissements se sont reconvertis avec succès dans d'autres spécialités médicales comme la rééducation – le site exceptionnel offrant un attrait supplémentaire. Ils sont rattachés au CHU de Grenoble en 2003 et entièrement remis aux normes en 2009. Au motif officiel et controversé du risque d'avalanche, ils ont pourtant été délocalisés dans l'agglomération grenobloise dès la fin de cette même année 2009 pour le premier d'entre eux ! Le principe de précaution s'est peut-être nourri du précédent du Plateau d'Assy, dont le sanatorium avait été dévasté par un glissement de terrain en 1970 (3).
Curieusement ces lieux, qui avaient abrité malades et soignants pendant quatre vingts ans, semblent avoir été du jour au lendemain abandonnés par leurs occupants et laissés en l'état. En quelques mois ils ont été dépouillés, comme on dit aujourd'hui. Les véhicules à l'oeuvre (y compris ceux de récupérateurs professionnels) se comptaient par dizaines le week-end sur les parkings, on le voit dans un récent sujet du magazine "Envoyé Spécial" (4). Tout ce qui avait une valeur quelconque (livres, mobilier, portes et fenêtres, lavabos, tuyaux et câbles, tuiles et éléments de toiture…) a disparu, le reste a été saccagé ou jeté par les fenêtres. Ne subsistent que des débris de verre, des squelettes de matériel médical, des pièces couvertes de tags et de graffitis, le tout baignant dans une atmosphère étrange et mortifère. L'endroit est d'ailleurs pour cela prisé des photographes se revendiquant du mouvement Urbex, que rassemble un goût particulier et parfois dangereux pour les lieux abandonnés.


La démolition annoncée (ou plutôt le financement ad hoc) se faisant attendre, tout comme un improbable classement aux Monuments Historiques, des associations et collectifs de défense se sont constitués, tel "Sauvons le CMC", qui en 2010 sur son site dénonçait la situation sans trop faire dans la dentelle : "Le Plateau des Petites Roches (…) commence à devenir un nid à voyous (…). Si rien n'est fait, Saint Hilaire va devenir un repaire à bandits et à squatteurs. Il faut que le massacre s'arrête". De la même source, en octobre 2011, on apprend que du fait de "la pègre grenobloise", les trois établissements "ressemblent à Beyrouth", et que si les lieux commencent à être déserts, c'est qu'il n'y a "plus rien à voler ou saccager" (5).
Le 23 avril dernier, je prends un café dans un bistrot du Plateau. Je suis le seul client, et avec le patron, on parle de choses et d'autres… Mais pas des élections quand même, hein, malgré la Une du Dauphiné Libéré étalée sur le comptoir : ici je ne suis qu'un touriste. Pas non plus des sanatoriums, jusqu'à ce que je fasse glisser la conversation là-dessus. D'un coup son visage change de couleur, et il lâche : "N'allez pas là-haut. C'est comme s'il y avait eu la guerre !".
Les amateurs de PaintBall et de SoftBall l'ont bien compris, qui s'y retrouvent volontiers pour y jouer. A la guerre, justement.

En septembre 1944, dans la revue des étudiants du sanatorium, Roland Barthes rendait compte d'un concert de musique de chambre donné par trois étudiants (au programme : Haydn, Mozart et Beethoven). Après avoir ironisé sur le fait que c'était un "miracle" d'en avoir trouvé trois, sur trois cents, "sachant jouer d'un instrument en mesure, dans le tempo, et pas trop faux" (!), il saluait la réussite du concert : "exceptionnelle et vraiment sympathique".
Cela se passait dans ces mêmes lieux dont on vient de dire l'état. La vie au grand air a bien changé, sur le Plateau des Petites Roches.
. JL
Photo 1 : origine CMC. Merci à Simon pour les trois autres photos.
_____
Notes
(1) Et on voit bien ladite moquette (= la base d'envol de la Coupe Icare) sur ces photos d'un précédent Apéritif :
http://www.royalenfieldlesite.com/forum/viewtopic.php?f=70&t=10859
(2) Journal des Débats, 25 juillet 1924 (jour de l'inauguration officielle du funiculaire).
(3) Le risque lié aux avalanches est fortement contesté par la population locale, qui fait observer que la plus grosse d'entre elles est tombée en 1853, et a fait un mort (sous-entendu : "seulement"). Depuis, l'avalanche la plus spectaculaire a eu lieu en 1981, excédant le risque centennal, donc, et sans faire de victime. Mais on peut comprendre cette tendance à la sous-estimation : d'abord peu enthousiastes à l'idée de voisiner avec des tuberculeux, les locaux ont vite intégré que c'étaient les établissements de santé et les emplois induits qui faisaient "vivre" le Plateau. D'où ces inscriptions encore visibles un peu partout : "Non à la délocalisation", qui ne renvoient pas à celle de Renault en Roumanie.
(4) L'endroit n'est ni situé ni nommé, pour ne pas encourager les "vocations".
(5) Indice d'un combat perdu : le site "Sauvons le CMC" est aujourd'hui à peu près aussi délabré que les bâtiments qu'il défend.



.
