Un nouveau à l’Aigoual (par Jihel)

samedi 21 mai 2011
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Bonjour à tous.

Grenoble (Isère), 15 mai 2011, 22 heures.

Je viens d’arrêter la (longue) course du gromono, après un petit millier de kilomètres parcourus pendant ce qui fut un très beau week-end moto. Un peu plus que ça, même.

— Bah, c’est idiot, tu devrais pas donner tout de suite l’info principale, personne va lire jusqu’au bout. C’est comme un roman policier dont on dirait qui est l’assassin à la page 1 !

— Je sais bien, mais c’est exprès : comme ça seuls ceux que ça intéresse et qui ont un peu de temps vont lire la suite.

Vendredi 13 mai

Avec Saint Hippolyte du Fort (à 20 km d’Anduze) dans mes origines, et avec le trio Lozère-Gard-Hérault comme terrain de jeu, ma motivation à rouler aujourd’hui vers le sud n’est pas la découverte de la région, mais bien la découverte… des amateurs de Royal Enfield !

C’est que alors que je participe aux forums moto sur l’Internet depuis une dizaine d’années, je n’y ai jamais rencontré un accueil aussi franchement sympathique. Il fallait ça pour que je me décide à rejoindre un groupe de potes partageant expériences et connivences, ce qui n’est jamais simple, et je ne fais pas cela facilement.

Mais ce week-end là, tout m’a semblé facile - déjà ce vendredi (la "marche d’approche"), où j’avais prévu d’aller jusqu’à un petit hôtel que je connais vers Génolhac. Suite à une discrète intervention de Papymad, je me suis retrouvé chez Poalaboi, avec déjà toute une tripotée de motos et de motard(e)s. Chacun, à commencer par le maître de maison, fait de son mieux pour me mettre à l’aise, et c’est efficace. Je passe du temps près des motos, et j’y vois ma première "fonte", celle de Matmata, magnifique.

Pendant la soirée mes connaissances sur Royal Enfield vont faire un bond en avant. Va aussi se dissiper, allez, je lâche le morceau, ma déception de voir que les motos dans la cour n’étaient pas *que* des Bullet (jusqu’à ce jour je n’en avais vu que deux dans la vraie vie, et je me réjouissais d’en voir *plein* !). Puis je comprends que la plupart des Bulletistes ont plusieurs motos, et que ceux qui sont venus avec autre chose ont de bonnes raisons pour cela (Dominique, in extremis, en fournira un autre exemple). Du coup ma déception se retourne, et cette "tolérance" me plait assez : amateurs de Royal Enfield oui, intégristes non.

Samedi 14 mai

C’est l’odeur du pain grillé qui me réveille et me fait me précipiter à la fenêtre pour voir le temps qu’il fait, premier geste du motard en balade. Caramba, la météo-qui-se-trompe-tout-le-temps avait raison, et le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle. Ça n’a pas l’air d’inquiéter les lascars, qui déjeunent de bon appétit, et en deux temps trois mouvements les motos sont chargées. Parfois de manière improbable, pour moi qui vient du monde des valises Zega, des sacs Ortlieb et des sangles Rokstraps aux prix limite indécents. Ca ne les empêchera pas, tous, d’avoir belle allure sur leurs motos !

Au moment du regroupement d’avant départ devant la maison de Poalaboi, il s’en faut de peu que je casse l’ambiance. Venu me coller derrière la moto de Matmata pour profiter du son, je réalise que je profite aussi, j’en avais un peu perdu l’habitude mais j’aurais pu m’en douter (!), d’un échappement non catalysé. Juste avant l’asphyxie, je trouve la force de m’écarter sur la droite, mais sans me retourner… au moment où José vient se placer à ma hauteur. Oups ! Il a de bons réflexes, José, heureusement. Je me liquéfie en excuses, et j’espère qu’il a oublié l’épisode.

Essence à Lavilledieu pour ceux qui sont arrivés hier sur la réserve, et Poalaboi nous emmène à Alès via la très belle vallée de l’Ibie. Je roule au milieu d’un groupe sympathique sur une route à Bullet, ça va être comme ça pendant deux jours, le soleil qui joue à cache cache avec les nuages semble l’emporter, et la météo, finalement, s’est peut-être une fois de plus trompée… Elle est pas belle, la vie ?

A Alès au Supermarché, on exécute consciencieusement les consignes de Papymad : courses et essence pour tout le monde, avec à la station cette méfiance exaspérante vis à vis des conducteurs de deux roues (tous des délinquants, comme on sait) : ici, nos CB sont carrément prises en otage le temps qu’on fasse le plein ! Bien sûr, la caissière n’en peut mais…

Comme on est dans les temps, en mieux, même, Poalaboi pour rejoindre Anduze nous fera encore passer par Saint Jean du Pin (ce qui, pour trouver le départ de la route dans Alès, nécessite au moins un bac + 12 !), super idée quand on sait comme la traversée d’Alès et la route jusqu’à Saint Christol peuvent être ennuyantes, comme disent les enfants.

On ne saura jamais si le "Plan de Brie", à Anduze, a un rapport avec un fromage célèbre, mais c’est un endroit parfait pour un regroupement de motos. Elles arrivent petit à petit, je vais de l’une à l’autre et continue d’apprécier les astuces, bricolages ou décos des unes et des autres, et je craque sur le casque de Phiphi, que j’avais déjà repéré sur l’Internet. Le casque.

En vérité, notre météo nationale ne se trompe pas tout le temps. La preuve, l’orage annoncé finit par arriver… avec les derniers participants. Sous le porche du Temple pendant qu’il pleut des câbles, je parle avec une Anduzienne (?) sympathique qui m’explique qu’il fait à Anduze le temps qu’il fait à l’Aigoual. Je préfère ne pas lui demander si la réciproque est vraie.

A l’heure dite ou quasiment, la troupe démarre, destination La Tartinerie, l’une des judicieuses idées de Papymad (il y en aura d’autres), qui a pensé que pique-niquer sous la pluie n’est pas la meilleure façon de commencer une balade. Et ce moment passé à l’abri, avec des hôtesses aux petits soins (l’aubaine, aussi !) et de bons desserts/cafés me fait trouver la pluie moins… humide.

Après le pique-nique viennent les choses sérieuses, et le vrai départ pour l’Aigoual. La Corniche des Cévennes, je la connais presque par cœur, et surtout c’est là que j’ai eu l’un de mes deux accidents de moto, près du Col de Saint Pierre : perte de l’avant dans un virage sur une coulée de boue, au débouché d’un chemin après un orage, comme aujourd’hui. Glissade sur le ventre jusqu’à la voiture qui arrivait en face et s’est arrêtée… juste avant le choc. Mes blessures les plus graves ont été d’amour propre, mais je ne reprends pas cette route sans gamberger. Sous la pluie aujourd’hui l’allure est modeste, et ça me va parfaitement.

Preuve que la reconnaissance a été bien conduite, les deux arrêts-photos sont pile là où il faut, et on met à profit. Bon, quand il fait beau ici, c’est pas vilain non plus, mais la pluie a cessé, et le temps n’est pas du tout désagréable : le vent fort brasse les nuages dans tous les sens, et du côté de l’Aigoual, le pire n’est pas certain.

J’aime bien le vent en moto… jusqu’à un certain point. En roulant sous le Causse Méjean, sur la route qui après Vébron conduit au Col de Perjuret, il me revient que c’est à l’Aigoual, où se battent en duel les masses d’air venues de l’océan et de la Méditerranée ("le nord contre le sud", disent les gens d’ici), que sont mesurés les vents les plus forts avec la Pointe du Raz : 360 kmh le 1er novembre 1968, me rappelle Wikipedia. Gloups ! Et qu’un jour à l’Aigoual, comme aussi au Col des Tempêtes le bien nommé, il nous est arrivé de ne pas oser descendre des motos à cause de la violence du vent.

Il y a bien du vent au sommet, mais en fait c’est le brouillard qui pose problème aux photographes lors de la pause, et dans la descente aux porteurs de lunettes, dont je suis. Pendant les quelques kilomètres qui nous séparaient de l’Espérou où on a bu un pot, et bien content d’avoir ce repère, je n’ai vu que le feu arrière de la Freewind (un joli nom, et de circonstance) de Michel. Strictement rien d’autre.

Maintenant les motards sont désaltérés, le brouillard dispersé, et la route séchante. Ce sera l’occasion d’une belle descente sur Valleraugue, avec un peu d’appréhension de ma part dans les passages à l’ombre et grasmouillés, mais dans l’ensemble je ne suis pas trop mécontent de moi.

Je vais l’être un peu plus tard, sur la magnifique petite route qui monte à Aire de Côte par les cols du Pas et de l’Espinas, la seule du week-end que je ne connaissais pas - avec la RF du lendemain matin. Je voudrais ralentir le rythme pour profiter du paysage, sublime à l’heure des photographes… et c’est là que la mécanique (de la balade) se bloque. J’avais bien intégré le coup de la conduite aux rétroviseurs, qu’on applique toujours plus ou moins dès qu’on roule à plusieurs, et pourtant d’un coup je découvre à la fois qu’il n’y a plus personne derrière moi, et que ceux qui me précèdent viennent de me larguer ! Damned ! Je m’arrête comme j’ai compris qu’il fallait le faire, et j’attends. L’attente me paraît vite longue, et inquiétante, d’autant que la route est tellement étroite que deux voitures ne peuvent se croiser sans manoeuvrer, et le croisement d’une voiture avec une moto n’est sans risque que si l’une et l’autre tiennent parfaitement leur droite. Après avoir fait demi tour, j’apprendrai que la suite du groupe, sans doute sensible comme moi au paysage, a improvisé un arrêt photo au Col du Pas. J’aime mieux ça.

Bel accueil au gîte trois étoiles d’Aire de Côte. Les motos - enfin, quelques unes - prennent place à l’écurie après passage d’une zone de trial indoor (je me demande bien comment je vais redescendre ça demain en marche arrière), et on rejoint les dortoirs pour y répandre nos petites affaires.

Après un apéritif bien doté par les (autres) participants, et dont je profite honteusement, on se régale au repas d’un aligot qui va nous caler pour le lendemain. Et c’est là que parmi les idées judicieuses de Papymad, il y a eu celle de convoquer au gîte le même soir que nous une chorale de Ganges parfaitement sympathique…

Leur interprétation de Bella Ciao ou du Barbara Ann des Beach Boys, entre autres, était vraiment excellente, et très agréable le plaisir visible qu’il prenaient à chanter. Cuillerée de crème Chantilly sur cette cerise sur le gâteau, l’une des choristes était motarde, et guzziste passionnée (c’est un pléonasme, non ?). Elle est venue nous voir après leur prestation, et nous a dit, de sa belle voix de choriste, plein de choses justes et sensibles.

Dimanche 15 mai

Comme la veille, mon premier mouvement est pour aller consulter la météo… par la fenêtre (la météo la plus fiable !). Cool, une tempête de ciel bleu s’annonce, et la lumière "du sud", très contrastée, est magnifique. Difficile d’imaginer mieux, dans un lieu superbe comme celui-ci (l’ai-je assez dit ?), et dans la perspective de ce qui nous attend aujourd’hui.

P’tit déj’ rapide, et on se rapproche des motos. Je ne sais encore trop comment je vais m’y prendre pour descendre la mienne, il se dit vaguement qu’on va se mettre à plusieurs pour les descendre une par une, et j’en suis là quand Fab s’empare du guidon de ma Bullet, et la descend en moins de temps qu’il ne m’en faut pour l’écrire. Cramponné au porte-paquets, je fais plus ou moins de la figuration… Merci à toi, à nouveau, Fab le motard.

L’une après l’autre les motos se retrouvent devant le gîte, sont chargées, et prennent la pose devant l’objectif de MimiLulu, moteurs tournants. Puis s’engagent sur la belle piste roulante qui rejoint la route venant du Col Salidès et qu’on va suivre jusqu’à Cabrillac. Les grumiers annoncés sur ce qui est un chemin d’exploitation forestière ont le bon goût de respecter le repos dominical, et on ne va pas s’en plaindre.

Cette partie jusqu’à Cabrillac est pour moi la plus belle de ces deux jours : lumière qui tue et paysages dominés par les genêts sont une aubaine pour les photographes, et comme toujours je trouverai après coup que j’y suis passé trop vite.

Je ne sais pourquoi la route qui relie le Col de Perjuret à Meyrueis est perpétuellement entretenue à grandes pelletées de gravillons, certes annoncés mais bon. Du coup chacun est un peu nerveux (là je projette !), et on ne profite pas autant qu’il le mérite du paysage, à nouveau dominé par le Causse Méjean.

Essence à l’indispensable station qui est au carrefour de la route qui va à Sainte Enimie, avec son automate à malices. Et de fait, cette ennuyeuse formalité va se transformer en un petit moment de convivialité.

Après Meyrueis (dont la mini-visite du Centre Ville m’a semblé involontaire, mais si c’est le cas ce fut la seule "erreur de road-book" de ces deux jours), et jusqu’au Rozier où on boit un coup, direction ces Gorges de la Jonte qu’on peut préférer à celles du Tarn, et qui sont bien plus agréables à moto. Bien calé derrière Phiphi et Papymad qui ouvre la route, je suis sans trop de mal, fier comme un bar-tabac, un rythme qu’un BMviste qualifierait d’enroulé-rapide.

— T’es sûr ?

— Bon, d’enroulé-moyennement-rapide, si on veut.

N’empêche qu’à l’arrêt un participant lâchera que "Des fois, les Bullet, ça avionne !", et je trouve qu’il a bien raison.
Finalement, c’est la partie Gorges du Tarn (Le Rozier-Les Vignes) qui sera la moins intéressante, parce que trop connue et sutout intensément gravillonneuse. La D 16 qui des Vignes conduit à Florac en traversant le Causse Méjean va vite nous faire oublier ça. C’est tout simplement l’une des plus belles routes de Lozère, département qui est AMHA l’un des paradis de la moto en France. Ce n’est pas pour rien que la plaque de ma moto porte, par choix, le n° 48…

— Ouimébon, t’as vu l’étroitesse de la route et l’état du revêtement, on peut pas avionner du tout !

— Pas faux, mais rouler tranquille sur une petite route avec des paysages à s’en faire péter les rétines, c’est bien aussi, non ?

Enfin, c’est ce que je pense. Et c’est pour moi la seule ombre au tableau de ce week-end. Sur cette route et sur celle du Col du Pas (avant le gîte de samedi soir), je n’arrivais pas à suivre le rythme de ceux qui étaient partis devant. D’abord parce qu’à 64 balais je n’ai plus l’endurance et la vista que j’avais à… moins que ça ; ensuite parce que, comme la marche à pieds pour Jean-Jacques Rousseau (qui fut aussi Grenoblois !), la moto dans de beaux paysages m’incite à rêvasser, au bruit, au son plutôt, de la mécanique qui baigne dans l’huile - en principe. Du coup je me retrouve vite largué par tout ce qui roule, d’autant que ce week-end et sur ces routes-là au moins, ceux qui avaient des motos plus puissantes comme ceux qui étaient en Bullet roulaient plus fort que moi. Curieusement, ces deux situations se sont produites en fin de journée - Florac étant une sorte de fin, où le groupe s’est dispersé. L’approche de l’écurie ?

Après le pique-nique sur le Causse, il reste encore de la jolie route à faire, donc, le contenu d’une valise éclatée à récupérer sur la route, et voir les Ardéchois au beurre filer vers Sainte Enimie… Il reste aussi une dernière séance photo avant la descente sur Florac et la sublime apparition du Mont Lozère, droit devant. C’est là que je réalise d’un coup que l’Aigoual 2011 c’est fini, et que c’était, comme disait Higelin, ’achement bien.

Envoi

Après avoir laissé le groupe au Café de Florac où j’ai mes habitudes, je roule à la bonne vitesse sur cette magnifique route à motos qu’est la RN 106, qui rejoint Alès par le Col de Jalcreste.

— C’est quoi la bonne vitesse ?

— Bin, 80 kmh, bien sûr !

— Tiens donc, et pourquoi c’est la bonne vitesse ?

— Parce qu’à 80 kmh le moteur ronronne tranquillement et donne l’impression de pouvoir vous emmener à l’autre bout du monde ; parce qu’à cette vitesse le vent n’est pas fatigant et sert juste à rafraichir le pilote, heu, le conducteur ; et surtout parce qu’alors l’aiguille du compteur indique pile la bonne direction : droit devant !

Juste avant une belle enfilade de virages, un fou-furieux en KTM Duke me double avec 50 km/h de mieux. Il prend toute la largeur de la route, et des angles que je pensais même pas que ça existait !

C’était beau. Mais pour rien au monde je n’aurais échangé ma place avec la sienne.

. Jihel


Commentaires

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vendredi 10 février 2012 à 19h22 - par  Gégé

Salut
Je possède une bullet et cela fait un mois que je suis retraité, après 44 ans et 4 mois de service.
Mon rêve, maintenant que je vais trouver le temps de penser a moi, tu la exhaussé....je suis conquis par t’es périples, et ta façon de les raconter,
je te remercie infiniment de m’avoir donner l’envie, de copier outrageusement,
sur toi.
Il faut oser, en fait, mais il me fallait un model, tu me la remis, je t’en remercie
ça fait des années que je réfléchis, au fait de m’accorder une période de ma vie
pour moi tout seul, je vais le faire .
j’te raconterais tout ça, j’attend les beaux jours, quand même.
a+ Gérard

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mardi 3 janvier 2012 à 02h52 - par  nonours06

j adore ta façon de raconter !
presque je le vivais avec toi ! merci de ce partage !!

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dimanche 31 juillet 2011 à 15h02 - par  Alain

Super article, c’est bien comme cela que je conçois faire de la moto, tranquillou...J’ai une MONET GOYON de 1952 qui appartenait à mon père et que j’ai rénové.

Logo de Fabien
lundi 23 mai 2011 à 20h28 - par  Fabien

Merci pour cet article de premier ordre, qui fait vivre ce site de passionnés