Les Royal Enfield de Lucien

par Glaude
samedi 22 décembre 2012
popularité : 11%

Partie 1 (les années 20)

Né en 1901, Lucien est le 11ème de 14 enfants du quincaillier local. Sorti des bancs de l’école, son frère ainé, commerçant, lui fait effectuer un apprentissage de mécanicien : il a besoin d’un professionnel formé pour engager des apprentis et développer son commerce... Lucien est donc partie prenante dans l’affaire dirigée par son frère : fabrique de bicyclettes et commerce en automobiles et motocycles. A cette époque héroïque, cette société distribue les automobiles Pic-Pic dont la production est reprise par Gnôme et Rhône. C’est d’ailleurs à Paris que Lucien passera son permis de conduire et transportera des Pic-Pic non carrossées entre Lausanne et Paris... (Assis sur des chambres à air...). Plus tard la société distribuera les automobiles Américaines Studebaker.

Son service militaire effectué, Lucien est armurier à l’armée, alors âgé de 21 ans, il est envoyé en stage de mécanique moto pour deux ans chez Royal-Enfield en Angleterre. Ce petit Suisse ne parlant pas un mot d’Anglais débarque à Redditch. Son hébergement est organisé par la firme, Lucien sera logé chez un habitant de Redditch durant tout son séjour.

En l’envoyant en Angleterre, son frère entend lui confier la liaison avec le producteur des motos dont il assure la représentation en Suisse. Lucien doit donc devenir également le « spécialiste maison » pour les RE.

En 1924, après deux années passées en terre étrangère, Lucien (qui a été nourri et logé mais non payé !) revient au pays. Il a reçu une prime de la part d’Enfield : Sa première moto !

Cette photo a été prise à son retour. Lucien avait averti par télégramme de l’heure probable de son arrivée de manière à ce que les gamins du village (et le photographe) puissent voir sa moto. A cette époque, il n’y en avait pas dans la région... et peu ailleurs.

Au passage :
En 1922, lors de sa première arrivée à Birmingham par le train en provenance de Londres, il était déjà tard le soir et le temps était exécrable. Lucien, qui ne parle pas Anglais, prend un taxi pour se rendre chez son logeur à Redditch. Pour se faire comprendre, il a une adresse inscrite sur sa feuille de route. Le taximan, qui ne parle pas le Français, ne connaît pas ce lieu et doit demander son chemin de nombreuses fois. Finalement, de Pub en Pub, il trouve son chemin dans le brouillard et la tempête. C’est donc avec beaucoup de peine et de retard que le taxi arrive enfin à bon port. Le logeur était très en soucis pour son hôte.

Après la seconde guerre mondiale, en 1946, Lucien reprend une nouvelle fois le chemin de Redditch pour renouer le contact avec Royal-Enfield. Cette fois, c’est un homme fait et parfaitement bilingue qui débarque ce soir là du train de Londres. Il hèle un taxi et donne l’adresse de sa destination. Le chauffeur se tourne vers lui et répond. « Vous allez rire : je connais cette adresse, j’y avais conduit un jeune étranger en 1922, je m’en souviens bien, car ce soir là il faisait un temps épouvantable et nous avons eu de la peine à trouver l’endroit... » Mon grand père ne m’a pas raconté s’il ont fini également ce soir là fort tard après être passé au Pub... mais pour d’autres raisons. C’est beau la Vie ? Non ?

En 1926, Lucien ramène de Redditch, particulièrement du service des pièces de rechanges, Annie qui travaille là depuis de nombreuses années à l’expédition des paquets pour l’étranger. En 1976 ils fêteront leurs noces d’Or... Si c’est pas un mariage « Royal » ça...

Les années passent
(Merci de vos aides si quelques détails me permettent de mieux dater ces clichés).

Ici il s’agit d’une course : Lucien n’a jamais mis de casque qu’en course....

Lucien ne m’a que peu parlé des courses, mais il était émerveillé des prouesses des pilotes de trial. Chaque fois qu’il allait à Redditch il s’organisait pour observer les pilotes de l’usine à l’entrainement.

Rassemblement...

Inclassable...

Fin de la partie 1

Partie 2 (les années 30)

En 1935, Lucien a maintenant 34 ans, marié et père de 2 filles, Denise et Madeleine. Il décide de tenter un raid entre la ville de Lausanne ou il habite et l’usine Royal-Enfield à Redditch en moins de 24 heures. Le récit complet de ses péripéties se trouve, rédigé par lui même, dans l’édition du 5 septembre 1935 du journal « La Motocyclette » (a ce jour nous recherchons toujours une copie de ce texte... ) Sa moto était un modèle de 1933 semble-t-il.

Un certificat atteste la réussite de son raid :

La signature de Enfield Cycle Co., Ltd est celle de Robert Baker Responsable Export de la firme.

Voici deux photos prises à son arrivée à Redditch, tout d’abord la photo « Officielle » :

Cette photo avait dû paraitre dans la presse locale.

Ces clichés ont certainement été pris le lendemain matin, après douche et dodo !

Voici la photo privée, avec Mr Bob Baker.

Note à propos du No de plaques minéralogiques, en Suisse, la plaque « appartient » au propriétaire du véhicule. Au cours des années, si le véhicule change, tant que le domicile du propriétaire demeure dans le même canton, le No de plaque suit son maître. A partir de la mise ne place de ce système, toutes le motos de Lucien ont porté ce No « VD 321 » ceci jusque dans les années 60.

Photo prise au col du Grand Saint Bernard

Au dos de la photo, la dédicace

Notes perso :
Si on compare la photo de la machine de 1924 et celle de 1933, il n’y a que 9 ans d’écart. Mais dans le premier cas, c’est une sorte de gros vélo lourd avec un moteur, la RE de 1933 est une moto qui ressemble à une moto. Non ?
En imaginant l’état des routes en 1935, mettre 24 heures pour rallier Lausanne – Redditch, je trouve ça assez fortiche. Le trajet choisi avait fait 1270 kilomètres.

Il y a également les rassemblements.

Lucien est ici sur la 6ème moto depuis la droite.

Fin de la partie 2

Partie 3 (les années 40)

Peu de photos de cette période de troubles.

Comme 430’00 autre citoyens Suisses, Lucien est mobilisé le 3 septembre 1939. Il laisse sa famille et part. Il est armurier dans les troupes de gardes frontière. Entre 1939 et la démobilisation en 1945, Lucien alterne les nombreux séjours sous les drapeaux avec des périodes de retour à la vie civile. Il accomplira durant la guerre 444 jours de service militaire pour son pays.

La mère d’Annie, en visite durant l’été 1939 a du écourter son séjour et pu rejoindre l’Angleterre de justesse. Plus de voyages à Redditch, le courrier avec la belle famille en Angleterre limité à la portion congrue et censurée. L’inquiétude pour la famille et les amis qui sont sous les bombes du « Blitz ».

Bien que la Suisse soit épargnée par le conflit, les restrictions sont nombreuses. Tout est compté. Entre l’économie de guerre, le rationnement et la mobilisation des hommes, l’activité du commerce est au ralenti. Durant ses périodes « civiles », Lucien s’occupe principalement des vélos que produisent les ateliers de son frère. Il endosse les habits du représentant de commerce. Les ateliers lui préparent un vélo spécial, dont le cadre multicolore est un véritable catalogue ambulant de toutes les teintes disponibles. Faute de motos et d’autos à vendre, la firme distribue aussi des machines à coudre. Lucien va donc faire des démos de couture auprès des quincaillers locaux et présenter vélos et machines-à-coudre. Il sillonne la Suisse sur sa bicyclette arc-en-ciel.

Les sorties à moto sont rares.

Ouverture d’une course de vélo patronnée par le commerce de son frère : Lucien est ici à gauche sur la photo.

Au passage :
Le 8 mai 1945, Lucien est sous les drapeaux. Sa compagnie est stationnée dans le canton du Valais, aux alentours de Martigny. Comme tous les matins, Lucien descend en ville à vélo pour chercher le courrier de la troupe. Il est à la poste lorsqu’il entend la proclamation de l’armistice ! La guerre est finie. Il enfourche en toute hâte sa bicyclette vélo et remonte au village, entre dans l’église et sonne les cloches à toute volée. Les gens se rassemblent pensant à une catastrophe... C’est la fête...
A son décès, en 1983, la famille a reçu avec surprise plusieurs lettres de condoléances en provenance de ce village. Cet ami des années sombres et porteur de bonnes nouvelles n’avait pas été oublié.

En 1946, après la fin des hostilités et la réouverture des frontières, Lucien se rend à Redditch pour reprendre le business et visiter la famille. Tout le mode est sauf. Mais le bombardement de Coventry le 14 novembre 1940, ville voisine à 45 kilomètres, est un traumatisme terrible. La vie reprend.

A la fin des années 40, le scooter fait son apparition. 1946, lancement de la Vespa de Piaggio. La guerre italienne des deux roues urbains est déclarée par Innocenti l’année suivante avec la sortie du Lambretta – la Lambretta – . La représentation Suisse de Lambretta est assurée par la firme Lausannoise. Lucien enchaine les voyages à Milan pour collaborer au perfectionnement de l’engin.

Au passage :
Un gros problème des première Lambretta était la fiabilité de la boîte à vitesse. Finalement les ingénieurs trouvent une solution et Lucien est invité à l’usine pour faire des tests. Grâce à une poignée gauche bricolée – les scooters de l’époque avaient la commande de la boîte à vitesses par poignée pivotante – , il peut changer de rapport sans débrayer. Le but est de foncer à 65km/h et de planter la première... Il me racontait les immenses traces de gomme sur la piste d’essais, pieds calés contre le bouclier su scooter. Quelques chutes sans gravité, mais plus de boîtes cassées...

Photo de l’époque du juste après ou avant guerre : les belles autos. La DKW familiale, probablement une f7 de 1937 ou 38 (les spécialistes corrigeront)

Mais également les sorties à moto.
1949, une sortie avec des amis, ici aux « Rochers de Naye » au dessus de Montreux.

Au guidon de la VD 321 : Lucien, Annie dans le side. La photo est prise au déclencheur automatique par Madeleine qui pose sur le siège arrière de la moto.

L’ami motard Enfieldiste de la VD 1385 est chauffeur poids lourds au civil. Sa femme âgée aujourd’hui (2012) de passé 95 ans a toujours bon pied bon œil.

A noter : les sides du « bon côté » (comme s’il y en avait un mauvais)

Au passage : les jeans de Madeleine
Un des nombreux cousins de Madeleine a un ami bucheron au Canada. C’est auprès de lui qu’il se procure des jeans, presque inconnus en Europe. C’est par ce canal que Madeleine reçoit une paire à sa taille. Comme il n’est pas pensable dans ces années là qu’une fille porte des pantalons avec une ouverture devant, elle les transforme en déplaçant la fermeture éclair sur le côté. C’est une des premières nanas de Lausanne à porter des « Jeans ».

Fin de la partie 3

Partie 4 (les années 50 et 60)

Apparté
Dans son coin, un autre « djeun » se défonce à moto. C’est Claude.
(C’est pas une RE, mais c’est une bonne moto de ce début des 50’ – devinez)

Sortie avec des potes sur la côte d’Azur.

Camping au bord de la route... Tous fauchés...

Le blé, c’est pour les fringues. J’aime bien les pantalons golf « à la Tintin ».
(Claude est à gauche)

Claude, après avoir roulé comme un trompe-la-mort durant 2 ans et 15’000 kilomètres, usé les repose pieds de sa meule en tirant des étincelles à chaque virage. Attrape la GRANDE frousse après le décès d’un pote motard. En un jour il liquide sa brêle, casque et toutes les fringues motardes à celui qui voudra bien le débarrasser.

Malgré cela, il deviendra le gendre de Lucien 3 ans plus tard...

Fin de l’aparté.

On retrouve Lucien en grande discussion sur un parking. A voir, la RE -VD 321- est attelée ce jour là. En effet, il y a les courses en solo, et les trajets accompagnés ou les sorties en famille. Lucien attèle ses RE.

A la même période, sortie à Lyon, quelque part sur la route. Annie dans le side.

1951, une sortie du week-end à la cantine de Praz avec un véhicule de démonstration. Ici une Studebaker Champion 1951. (Pare-brise en deux parties)

Toujours 1951, Devant les locaux de l’usine à Lausanne, rue du Petit-Rocher.

Derrière les motards, Louis qui a repris les rênes de la Maison, Charles son père, le fondateur et Lucien en manches de chemise.

Lucien pris sur le vif à Lugano en été 1951.

Note du rédacteur.

Lucien figure dans un bulletin de l’usine dont certains sont parus sous le titre "REVS, The complete collection of Factory Magazines 1946-1955" :
(voir documents du portfolio en bas de page)

"N°5 : February 1948.
Europe : M R.R. Baker, our much travelled Export Manager, recently journeyed by air to visit Royal Enfield distributors in Belgium, France and Switzerland.
He received a warm welcome everywhere he went, and in Belgium met ...
In Switzerland, where MM J.. S/A have been our distributors for over a quarter of a century, he renewed acquaintance with Dr Louis J.., son of the the founder M. C J.., and M. Lucien J..
Madame J.., the latter’s wife, first met her husband when she was on the staff of the Enfield Cycle Company, and he was gaining experience as a mechanic in the Enfield Works.
In France...".

Souvent en déplacement en Italie pour les Lambretta, Dans les années 50 Lucien va également commencer à suivre le développement des cyclomoteurs fabriqués par l’usine. Outre la partie garage autos et motos, l’entreprise de son frère produit des bicyclettes renommées et quantité de vélomoteurs, ceci jusqu’à la fermeture définitive au début des années 2000. Dès le début, la production des moteurs 49cm3 est confiée à la firme Italienne MI-VAL à Gardone Val Trompia dans la région Milanaise.

Le grand problème des deux-roues urbains que sont scooter et cyclomoteur est à cette époque principalement le bruit. Lucien s’attache à diminuer ces nuisances en travaillant sur le pot d’échappement de ces braves 2 temps. Avec un réel succès car il est officiellement félicité par les autorités civiles pour les progrès réalisés.

Sortie entre potes motards : Lucien fait le plein, Annie pose pour la photo. Ici ils sont à Oron, village natal de Lucien.

Au début des années 60, les premières japonaises débarquent et tout le marché des motocyclettes européennes est ébranlé. Lucien va à deux reprises tenter d’expliquer les modifications du marché continental à Redditch. Finalement, c’est l’entier de la production moto d’Europe qui sombre. Les quelques rescapés se comptent sur les doigts d’une main...

Deux photos pour clore ce chapitre.

En 1961, Lucien à 60 ans, ses deux filles sont mariée et il a déjà 2 petits enfants : Pierre le fils de Denise né en 1951 et Claude (1959), l’aîné de Madeleine et Claude. Un troisième débarquera en 1963, Bernard.

Claude à 2 ans avec son grand-papa. Et une Lambretta. C’est Madeleine qui photographie.

Madeleine, la photographe – historienne de la famille. Des milliers de clichés, encore aujourd’hui, à bientôt 80 ans, elle est toujours avec un appareil photo sous la main.

En 1965, Lucien, atteint dans sa santé prend sa retraite. Il ne roulera plus qu’en automobile... Mais, son passé laisse des traces.

1969 : Pierre a 18 ans ! L’âge de sa première moto :

Voici les trois cousins. Pierre, Claude et Bernard. J’avais 10 ans, quelle était belle cette Honda 125 ! Une « CB K1 » ?

Après la Honda, Pierre a roulé quelques temps sur une Kawa H1, j’étais plus âgé et j’ai fait quelques balades avec lui. Quel engin de fou cette 3 pattes. Un vrai vibro. Tout se dessoudait sous les vibrations, pot, réservoir, passager... Il fallait bien s’accrocher pour je pas être éjecté. Le moteur a dû serrer et cet engin a disparu de la circulation. Fin des motos pour Pierre.

(a suivre)

Pour visualiser dans de bonnes conditions les documents ci-dessous, cliquez sur un document avec le bouton droit de la souris, et sélectionnez "Ouvrir le lien dans une nouvelle fenêtre".


Portfolio

PNG - 1.1 Mo PNG - 1.1 Mo PNG - 1.1 Mo

Commentaires