À LA RECHERCHE DU (QUATRE) TEMPS PERDU

Par Captain Bertie
lundi 15 avril 2013
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À M. le comte J.-L. des Tournelles.
Comme témoignage de respectueuse admiration.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Et le fait d’être invité dans le Gloucestershire

dans leur résidence de Clarance House

par mes charmants amis le duc

et la duchesse de P***

m’avait d’autant moins permis d’échapper à cette habitude qu’au Royaume Uni, en raison du décalage horaire, la nuit

et les causeries au coin du feu qu’elle amène

semblent arriver plus tôt.

Nos deux pays ayant depuis longtemps oublié leurs vieilles querelles

au point que la religion de l’un en est venue à cohabiter avec la religion de l’autre

et que les auberges françaises, lorsqu’elles ne sont pas « modernes »

ne peuvent être que « de Londres »

je pensais couler des jours tranquilles et, pour tout dire, un peu ennuyeux, à deviser sur les mérites comparés des agricultures britannique

et continentale, lorsqu’un événement dû aux (mauvaises) fréquentations du duc Henry donna à ce séjour un tour inattendu.

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Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable, d’entretenir en nous quelques petites folies.

Chez certains elle a pour nom « yachting »

chez d’autres « archéologie »

chez d’autres encore « gastronomie »

Chez le duc elle s’appelle « motocyclette »

hobby, autant que tradition, de la haute société anglaise

voire la très haute

au même titre que la chasse à courre ou le tricot, ce qui le conduit inévitablement à fréquenter hors de son milieu

Il avait ainsi lié amitié avec l’un de mes compatriotes, nommé – ou surnommé, je n’ai jamais su exactement – Druid

et avec le plus grand naturel – et la plus grande générosité – la duchesse Frances et lui l’avaient convié à les rejoindre à Clarance House accompagné de tous les amis qu’il souhaitait.

Et c’est ainsi qu’un beau matin

j’ai été réveillé par une horde sauvage

semblant obéir à un curieux triumvirat formé de ce Druid dont j’ai déjà parlé, d’un autre personnage appelé « Président »

dont la statuette agrémentait les jardins de mes hôtes

et de celui dont j’ai deviné qu’il était le plus instruit de la bande puisque si les autres ne semblaient ne savoir ni écrire ni lire

lui, au moins, savait dessiner

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Ils étaient, m’ont-ils dit, à la recherche d’une motocyclette rarissime à moteur quatre temps et à trois roues dont il n’y avait qu’un seul exemplaire au monde à propos duquel l’on ne savait pas, d’ailleurs, s’il existait réellement ou s’il s’agissait d’une légende.

Pour les aider dans cette quête du Graal ils s’étaient fait accompagner par un spécialiste de la motocyclette ancienne

le professeur Yvesmetz

et après avoir tenté de franchir le Channel en bateau

s’étaient finalement rabattus sur un moyen plus conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes

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Après s’être restaurés chez nos hôtes

parfaitement à l’aise avec eux en dépit des différences de langue et des différences, plus grandes encore, de niveaux

ils avaient tenu un conseil de guerre

avant de se mettre en route

sous la houlette d’un ami du duc Henry, le prince T***

(ici devant sa chapelle privée dont il m’a dit « It will be nice when finished »)

Habitués aux nourritures plébéiennes de leur patrie

les motocyclistes continentaux furent agréablement surpris, chemin faisant, par les aliments insulaires, qu’ils soient solides

ou, comme on le verra plus bas, liquides.

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Ils passèrent ainsi d’Angleterre au Pays de Galles

tentant, avec plus ou moins de bonheur, de lier conversation

avec les autochtones

sans autre incident qu’un réservoir fuyard

opportunément changé pour un autre censé mettre son propriétaire à l’abri des pannes de carburant

la perte d’un ensemble plaque-feu-clignotants

et la carte de visite –je n’ose écrire le bristol - d’une mouette qui sera acquittée au bénéfice du doute faute de savoir si sa xénophobie était dirigée contre les Français ou les Allemands

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Quelquefois l’avenir habite en nous sans que nous le sachions et nos paroles qui croient mentir dessinent une réalité prochaine : après qu’il eurent vainement cherché la moto mythique au plus profond du sol gallois

et au plus haut de cet âpre pays

et alors que, découragés, ils s’apprêtaient à rentrer

non sans avoir préalablement noyé leur déconvenue dans quelque breuvage fermenté

l’un d’eux, pris de boisson

leur affirma qu’il avait vu une machine à deux roues arrières, déclenchant l’hilarité de ses commensaux

qui lui répondirent qu’ils voulaient bien le croire mais que sa vision, pour sincère qu’elle fût,

était vraisemblablement due à l’ivresse…

Il les conduisit alors à une espèce de temple

(NATIONAL MOTORCYCLE MUSEUM)

et là, outre la machine incroyable

ils découvrirent, incrédules et émerveillés, des monstres cyclomobiles issus des amours inattendues, surprenantes et, pour dire le vrai, contre nature de l’orfèvrerie

et de la mécanique

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L’heureux découvreur fut aussitôt fait chevalier par la Reine

et après qu’ils eurent, comme d’autres avant eux, traversé Abbey Road

et goûté une dernière fois l’atmosphère confortable chaude et feutrée des pubs britanniques

les joyeux compagnons

non sans quelque difficulté pour se mettre en route

rendirent Clarance House à sa tranquillité

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Mais de même que la rencontre avec une sainte peut rendre un lion inoffensif, de même la connaissance que je fis ces jours là de ces modernes Guillaume le Bâtard (qui deviendrait « le Conquérant » après la bataille de Hastings), Robert de Beaumont, Geoffroy de Mortagne et leurs pairs me convainquit d’abandonner le train ou l’avion comme moyen de voyage pour adopter la motocyclette (sur trois roues pour commencer) et, la duchesse de P*** m’ayant offert un lapin de Pâques pour Andrée et son amie Albertine

c’est en sidecar que je le leur rapportai

Marcel Proust
À LA RECHERCHE DU (QUATRE) TEMPS PERDU
Du côté de chez Price

PCC Captain Bertie


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samedi 30 novembre 2013 à 18h41 - par  Dom’

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